« Changer de civilisation » (Edgard Morin) Le revenu universel peut-il être l’un des outils de ce changement ?

Edgar Morin a publié récemment un article largement relayé par les réseaux sociaux sur la nécessité de changer de civilisation. Il y développe notamment la question de savoir comment « faire société » et comment redonner du sens au « vivre ensemble, à la cohésion sociale » dans un monde de plus en plus inégalitaire.

Une société de plus en plus inégalitaire.
Comment « faire société » à une époque où le nombre de chômeurs, de pauvres et de salariés pauvres explose en France mais aussi partout en Europe avec plus de 22 % de chômeurs en Espagne (43.6 % chez les jeunes), En Italie 12.4 % (40 % chez les jeunes), 10 % en France (25.8 % chez les jeunes). Il y a certes moins de demandeurs d’emploi en Allemagne et en Grande Bretagne mais nos chroniqueurs oublient de préciser que le nombre de salariés pauvres a explosé dans ces 2 pays. On parle là-bas de de « bullshit jobs », de «  métiers à la con ».
Alors peut-on croire « à la cohésion sociale » avec autour de soi de plus en plus de pauvres, de jeunes angoissés par leur avenir et de salariés « précaires ». Des salariés précaires qui savent que cette situation risque de s’éterniser ou pour le moins se répéter pour nombre d’entre eux. Le chiffre des exclus augmente de 1 million tous les 5 ans. Aujourd’hui c’est 6 millions de personnes auxquelles il faut ajouter 2 millions de grands pauvres (1)
Des gardes fous existent : le RSA, la prime d’activité, les indemnités chômage, des aides sociales diverses et variées. Ils ont joué un rôle d’amortisseur lors de la crise financière de 2008, mais force est de constater qu’ils ne répondent que partiellement aux enjeux de réinsertion dans la société et de lutte contre la pauvreté. Il suffit pour s’en convaincre de regarder l’évolution du nombre de sans-abris ou de mal-logés, plus de 1 million en France selon la fondation Abbé Pierre.
Un nouveau socle de protection :
Alors, fait nouveau dans la campagne présidentielle, des candidats, Yannick Jadot pour EELV , Benoit Hamon pour le parti socialiste mettent en avant la nécessité d’un nouveau socle de protection sociale avec au centre l’idée d’un revenu universel, « universel ET inconditionnel ». .
Le revenu universel : une longue histoire et une médaille à 2 facettes.
L’idée du revenu universel n’est pas nouvelle puisqu’elle remonte à 1516 (1) époque où Thomas More imagine une ile où « chacun aurait les moyens de subsister sans dépendre de son travail ». Elle a ensuite été reprise par bien d’autres avec pour chacun la même finalité : « l’Etat doit à tous une subsistance, de la nourriture et un vêtement convenable » (Montesquieu en 1748) ou « le revenu annuel pour tous est un moyen de lutter contre la pauvreté des minorités » (Martin Luther King en 1957). (1)
Une facette libérale :
Plus proche de nous, des économistes libéraux comme Milton Friedman ou encore Jacques Marseille (conseiller de Nicolas Sarkosy en 2007) l’ont défendu, ce dernier sur la base de 850 euros par mois et par personne (2). Mais ils l’ont fait avec une vision « solde de tout compte », c’est-à-dire comme un moyen de simplification permettant de supprimer toutes les autres prestations sociales et surtout toute notion de service public avec son corolaire, des fonctionnaires devenus inutiles. En effet, de leur point de vue, le revenu universel consiste à verser une somme identique à chacun, libre ensuite à chaque personne de la compléter par un travail, de prendre une assurance santé privée, de payer l’éducation de ses enfants… C’est l’envers de la médaille et la fin de la solidarité par la redistribution.
Une facette humaniste et sociale :
D’autres économistes ont une vision différente du revenu universel, elle est humaniste et sociale. C’est l’approche proposée par Erich Fromm en 1967 « un revenu garanti permettrait la réalisation de l’idéal humaniste occidental » ou de André Gorz en 1996 « un revenu d’existence pour en finir avec la dépendance au travail » (1).
Ces orientations correspondent à l’autre facette de la médaille, celle défendue par les progressistes qui voient dans le revenu universel « un revenu qui permet d’être protégé contre les aléas de l’existence le plus souvent d’origine sociale (1) et contre les aléas liés à la déstructuration du travail salarié que nous connaissons depuis quelques années, la disparition de l’emploi stable, à temps complet et à vie. Sans oublier le serpent de mer de la croissance « créatrice d’emplois » dont le niveau reste scotché entre 1 et 2 % et dont les gens sérieux savent qu’elle ne reviendra pas au niveau des 30 glorieuses (pas très glorieuses pour la planète).
Le revenu universel devient alors un troisième pilier de la sécurité sociale et non un outil pour la supprimer.
Un moyen de s’adapter à l’évolution du monde du travail.
La durée légale du travail est passé en un siècle de 49 heures à 40 heures puis à 39 et 35 sans perte de productivité, grâce au progrès des techniques notamment.
Des progrès techniques, robotisation et informatique qui contribuent à une raréfaction du travail
Cette idée fait l’objet de controverse chez les économistes. Ils citent souvent comme exemple le fait que la disparition de la traction animale, remplacée par le moteur à explosion a effectivement fait disparaitre des métiers (celui de conducteur de diligence) tout en en créant de nouveaux ( chauffeurs de taxi ou de car). Le raisonnement est le même pour la robotique, l’intelligence artificielle… Elles suppriment des emplois (souvent manuels et peu qualifiés) pour les remplacer par d’autres (conducteurs de robots) plus qualifiés, moins pénibles et mieux rémunérés. C’est tout à fait vrai avec une nuance de taille cependant, le solde suppression/création est négatif. Les économistes les plus optimistes (OCDE) citent le chiffre de 9 % soit 3 millions d’emplois qui pourraient disparaitre d’ici 2025. D’autres économistes plus pessimistes avancent des chiffres plus élevés. Un exemple : Amazon crée effectivement de l’emploi mais jamais autant que ceux qu’il fait disparaitre ailleurs.
Cette évolution du travail constatée en France mais aussi dans la plupart des pays européens oblige à raisonner autrement. L’idée d’aller vers les 32 heures, de promouvoir un modèle de développement « soutenable », un autre partage du travail et de la richesse va dans ce sens.
Le revenu universel aussi. Allouer tous les mois une somme fixe sans contrepartie est pour ses défenseurs un moyen de sécuriser un plancher de ressources permettant de faire face aux évolutions du monde du travail, à la précarité des contrats, à la nécessité de changer, donc de se former pour évoluer, changer de statut sans peur du lendemain…Il s’inscrit dans l’histoire, celle la diminution du temps de travail et dans l’avenir : celui du changement dans les manières de considérer le travail.
Le revenu universel : un montant à définir et une mise en place progressive
Le principe du revenu universel consiste à verser une certaine somme à tous sans condition. Le montant fait débat : 500 euros, 600 euros, 850 euros… Et, de ce montant dépend le coût total. Les opposants y voient tout de suite un coût faramineux, plus de 400 milliards s’il est seulement de 550 Euros soit 15 euros de plus que le RSA. C’est le budget de l’état français (source « Alternatives économiques » de novembre 2016). Pourtant, 550 euros c’est peu pour quelqu’un qui ne gagne rien et inutile pour quelqu’un qui gagne beaucoup. Alors pourquoi le verser à tout le monde ?
En fait le montant de 300 milliards relève d’un calcul brut. Le principe du revenu universel versé à chacun est pensé pour éviter la stigmatisation des « assistés » par les « non assistés ». C’est un droit pour tous, comme la sécurité sociale. Cette dernière est financée par des cotisations, le revenu de base sera en partie financé par des prélèvements qui eux seront calculés sur les revenus totaux. Il y aura donc un point mort au-delà duquel certains contribueront plus qu’ils ne recevront. C’est la fonction redistributrice de l’impôt trop souvent oubliée.
Il faut donc raisonner en coût net avec une mise en place progressive.
Un revenu « cannibale » ?
Il faut aussi se poser la question de savoir si le revenu universel « cannibaliserait » les autres prestations sociales (sécurité sociale, chômage, allocations diverses…) comme le laisse entrevoir la perspective d’une mise en œuvre libérale. Pour ceux qui ont le plus travaillé sur le sujet (4), notamment le Mouvement Français pour un Revenu de Base mais aussi pour des économistes comme Daniel Cohen « il doit être un socle, pas un solde de tout compte » (1), il ne doit pas remettre cause les assurances sociales. Il pourrait cependant remplacer certaines primes ou allocations et s’intégrer dans le revenu global pour le calcul de l’impôt.
Un premier étage de mise en oeuvre
Le principe d’un premier étage a été bien développé par l’économiste Thomas Piketty le 12 février dernier sur France Inter.
Selon lui, le revenu de base doit dans un premier temps être un élément d’autonomie pour les plus pauvres (bénéficiaires du RSA, demandeurs d’emploi en fin de droit, jeunes en formation) et améliorer en priorité la fiche de paie des bas salaires sans augmenter les charges.
Le principe :
Il serait versé sous forme d’une allocation de 600 Euros par mois à ceux qui n’ont plus d’emploi ou des emplois émiettés, c’est-à-dire le montant de l’actuel RSA + 150 Euros.
Pour les salariés au Smic, actuellement de 1100 euros net (1400 euros bruts moins 300 Euros de charge) un complément de 150 Euros par mois serait versé directement sur la fiche de paie sous forme de crédit d’impôt. Le revenu réel serait ainsi porté à 1300 euros dans un premier temps sans augmentation des cotisations sociales sur cette part.
Le financement de ce premier étage (incluant un revenu de base versé aux jeunes de 18 à 25 ans) est évalué à 41 milliards d’Euro, c’est-à-dire le montant actuel du pacte de responsabilité qui serait transféré sur ce revenu socle.
A noter, parce que personne n’en parle vraiment, le revenu universel serait aussi une bouée pour certains agriculteurs en grande difficulté ou en reconversion vers des modes de production plus durables.
Le revenu universel : une prime « canapé » ?
Outre les modalités de financement il existe bien d’autres critiques sur le principe d’un revenu universel. Notamment « le risque de voir se constituer un secteur d’handicapés sociaux que le système productif considèrera comme inemployables » (3) ou encore « un assistanat généralisé n’incitant pas à la recherche d’un emploi » pour les opposants. Concernant le risque « canapé », il ne faut pas le nier, mais les expériences conduites dans d’autres pays, notamment au Canada montre qu’il est très faible (2 à 3 %). Le maintien de structures d’accompagnement (formation, orientation, insertion…) doit contribuer à l’éviter. Que les rentiers du capital, de la finance et de l’immobilier se rassurent, il sera toujours difficile de devenir un rentier du revenu de base ! Idem vis-à-vis de l’émergence « d’un secteur d’handicapés du travail », les syndicats et le secteur associatif devront prendre toute leur place pour créer les rapports de force nécessaires car il n’y aurait rien de pire qu’une vie sans utilité sociale. Les mêmes expériences engagées notamment au Canada et en Finlande montrent d’ailleurs que le revenu de base agit comme un instrument d’aide au retour à l’emploi (formation, reconversion, création de son propre emploi), les hospitalisations y ont chuté, car il y moins de stress, de dépression et d’accident. Ces études montrent que les bénéfices sont très largement supérieurs aux risques.
Un outil incontournable : la réforme fiscale.
Nous avons évoqué l’impôt comme moyen de financement d’une partie du revenu de base. Il ne devra pas être le seul, car l’évolution du travail et de ses modes de rémunération (ex : Uber) pose aussi la question du financement des autres protections sociales, la sécurité sociale notamment dont le financement est adossé aux salaires et à la CSG. Une réforme fiscale sera nécessaire pour intégrer un ensemble de ressources prenant en compte les évolutions du travail telles qu’exposées précédemment. Des ressources intégrant tous les revenus, ceux du travail comme aujourd’hui, mais aussi ceux du patrimoine (avec une réduction de la taxe foncière pour les jeunes qui remboursent un emprunt et une augmentation pour ceux qui bénéficient d’un patrimoine de rente), la taxation des machines qui remplacent les hommes, les niches fiscales, l’optimisation fiscale (Google, Microsoft, Uber) ….
Un nouveau paradigme porteur d’un changement de civilisation
Lors de la crise financière de 2008 (crise liée à la dérégulation des marchés financiers et à la recherche du profit à court terme adossée à des bulles… qui ont éclaté) beaucoup avaient prôné un changement de logiciel. Pas seulement pour la finance mais pour l’économie en général. Un logiciel basé non plus sur « le calcul et le chiffre (profit, bénéfice, PIB, croissance…) c’est-à-dire uniquement sur l’économie mais avant tout sur le bien-être humain »(4).
C’est, ce qu’Edgar Morin qualifie de changement de civilisation et que l’on peut aussi rapprocher du « développement soutenable et solidaire ». Une approche systémique et complexe (tout est interrelié) où l’économie, l’environnement et le social ne doivent plus être raisonné en concurrence mais en complément avec pour centre l’être humain et son devenir sur une planète fragile.
Le revenu universel dans sa mise en œuvre sociale et humaniste est une des composantes cette évolution de la société.Il doit accompagner ce changement de civilisation en favorisant les projets alternatifs où la notion d’activités diversifiées remplace le travail tel que défini par « l’ordre économique établi ». Un changement dont l’objectif est de se réapproprier les moyens de production en tenant compte du bien commun et de l’harmonie personnelle en lien avec les autres et la nature.

Sources :

(1)  : « Le un » du mercredi 25 janvier 2017.
(1)  : « Revenu de base : comment le financer ? Ouvrage collectif coordonné par Jean Eric Hyafil et Thibault Laurenjoye
(2)  : Dominique Méda dans le nouvel observateur du 12 au 18 janvier 2017
(3)  : Edgar Morin « le temps est venu de changer de civilisation »