Lettre des élu-e-s n°36

3500 personnes ont péri aux portes de l’Europe en 2014. Au cours des vingt dernières années, ils sont 30.000 à avoir subi le même sort. 1700 depuis le début de l’année 2015.
Face à tant d’êtres humains désespérés venant de tant de lieux différents, on accuse les passeurs. Ils seraient les premiers fautifs à réprimer. Ceux qui sont arrêtés doivent indiscutablement répondre de leurs crimes. Mais on ne peut leur attribuer la seule responsabilité de cette situation insupportable.
Plus que les immigrants eux-mêmes, leurs parcours, les filières qu’ils empruntent, la situation des pays par lesquels ils transitent, la nature du modèle de développement européen est questionnée.
Au cours de son histoire, y compris récente, la « vieille Europe » a cherché à imposer un rapport de domination au monde. Voilà maintenant qu’elle se barricade, devient forteresse et organise un accueil carcéral. Comme les frontières et les murs ne suffisent pas, l’Europe forteresse a également érigé des centres de rétention administrative à l’intérieur desquels elle bafoue trop souvent le droit international de l’asile et la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948, qui stipulait pourtant «le droit de toute personne à quitter librement tout pays, y compris le sien».
Certes, dans l’urgence, la question est de savoir si les gouvernements européens en font assez pour sauver des vies humaines en Méditerranée. Mais plus profondément, ne faut-il pas s’interroger sur ce qui est fait en amont dans les pays d’origine des candidats au départ ? Pourquoi les solutions prônées lors des différents sommets n’ont pas empêché les catastrophes actuelles ?
Aminata Traoré, ancienne Ministre de la Culture du Mali et figure altermondialiste posait récemment la question : « A qui appartiennent les ressources minières, énergétiques, agricoles, forestières, halieutiques et autres dont l’économie mondialisée a cruellement besoin ? Elles appartiennent à ces enfants qui viennent mourir aux portes de l’Europe. Pour notre malheur, la sécurité énergétique dont dépend la croissance, la compétitivité et l’emploi en France et en Europe est, en partie, liée à l’accessibilité des sources de pétrole, d’uranium, de gaz ainsi que des voies de leur acheminement. Les pays d’origine des migrants indésirables et jetables, du Sahel et du Maghreb, qui regorgent de ces richesses, deviennent des champs de bataille.Dans les régions en conflit, l’insécurité entrave la totalité des activités économiques. Agriculteurs, éleveurs, pêcheurs, commerçants, artisans ne peuvent pas vaquer à leurs occupations. Les migrants sont composés de tous ceux-là. »
Avant la Grèce et plusieurs pays européens, les pays africains ont subi la mise en œuvre des plans d’ajustement structurel. N’est-il pas légitime de se demander si les migrants en difficulté prendraient le risque de partir si les politiques économiques, sociales et sécuritaires de leurs pays étaient protectrices et créatrices d’emplois ? Sans compter la mainmise de grandes sociétés transnationales sur les terres agricoles qui exclut toujours plus de paysans et de paysannes.
Un autre scandale est celui des demandeurs d'asile Syriens. Depuis trois ans, la Syrie est à feu et à sang, engendrant l'un des plus importants déplacements forcés de population des deux dernières décennies : selon le HCR, plus de 2 millions et demi de Syriens relèvent de son mandat dont 2 153 000 sont réfugiés dans les pays limitrophes (Égypte, Irak, Jordanie, Liban et Turquie). Or la France, malgré ses déclarations généreuses envers la Syrie a multiplié la complexité administrative nécessaire à obtenir le droit d'asile. Cette situation choquante pour ne pas dire indécente, contraint de nombreux Syriens à utiliser les réseaux clandestins pour fuir l'horreur. On comptait de très nombreux Syriens dans les victimes du naufrage du 21 avril dernier.
Il est devenu urgent d’en finir définitivement avec des relations totalement déséquilibrées et essentiellement tournées vers les intérêts de l’Europe, en premier lieu de la finance et du commerce. Or, c'est bien au sort qu'elles réservent à l'humanité la plus fragilisée que l'on juge et jugera la capacité des démocraties à croire et défendre les valeurs qu'elles mettent en avant. La Démocratie ne saurait s'exercer à usage interne !

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